REFLEXION

Le bonheur en 14 axiomes, 74 définitions, et 259 propositions

Faire penser le corps

Jérémie Defretin
18 mai 2018

C’est peu dire que le dressage de l’esprit, siège de notre pensée et de nos idées, passionne notre société post-moderne. En témoigne la colonisation croissante de nos librairies par les rayons de développement personnel et autre méthode alléchante pour atteindre le bonheur en cinq étapes. Moi-même, simple amateur de ces questions, je confesse volontiers m’être laissé tenter par quelques uns de ces titres racoleurs. Malheureusement, je découvrais rapidement que lorsque les auteurs ne s'adonnent pas au charlatanisme, ils relatent des expériences personnelles difficilement transposables à mon propre vécu.

C’est finalement la découverte d’un philosophe du XVIIe siècle, Spinoza, et de son oeuvre majeure, L’Éthique[1], qui bouleversa ma vie. Au fil de son imposante démonstration, Spinoza prouve notamment que le corps et l’esprit sont les deux faces d’une même médaille. Cette réhabilitation du corps m’a permis de tirer parti de mes expériences personnelles pour saisir des idées, enrichir mon esprit et donc m’émanciper par lui.

« L’esprit est l’idée du corps ». Par cette formule, Spinoza rompt avec des siècles de domination, parfois tyrannique, de l’esprit sur le corps. Il enjoint l’esprit à descendre de sa haute magistrature afin de considérer son ancien esclave comme un double avec lequel il lui faut composer pour s’enrichir. Pour lui, le corps et l’esprit ne sont que des attributs, des manifestations d’un tout qu’il nomme Dieu, mais que l’on peut aussi bien appeler nature. Il n’est alors plus possible d’envisager l’esprit et le corps isolés l’un de l’autre. Par exemple, lorsque mon bras bouge, l’idée que mon bras bouge se manifeste dans mon esprit. Mais si mon bras bouge, c’est que j’ai l’idée de le bouger pour l’actionner.

C’est par de multiples expériences que l’esprit peut assimiler entièrement une idée. Par exemple, lorsque je vois un chêne, je fais l’expérience de l’idée générale de l’arbre, et ma connaissance de cette idée s’enrichit de ce vécu particulier. J’aurais beau avoir lu la définition d’un arbre, l’idée de l’arbre ne sera assimilée qu’à partir du moment où j’en aurais fait suffisamment l’expérience. L’idée doit donc prendre corps pour que nous la saisissions et cette découverte m’a donné envie d’effectuer une analyse réflexive sur certaines expériences personnelles. C’est cette analyse que je me propose de partager modestement ici.

Nombre de techniques de développement personnel ont pour objet l’altérité, ce fameux rapport à l’autre qui peut donner tant de fil à retordre à l’individu en quête d’affirmation. Pour ma part, c’est dans la pratique de la boxe française que j’ai pu donner corps à ce concept. Dans cette discipline aux valeurs chevaleresques méconnues, l’assaut est avant tout un échange où il est interdit de porter ses coups. Échange dont l’essentiel de l’enseignement réside dans ce premier mouvement qui ouvre l’affrontement, cette jambe ou ce bras qui se déploie vers l’adversaire, acceptant temporairement de se mettre en danger pour tenter d’approcher l’autre et le jauger par ses réactions. La riposte ne tardera pas à suivre, les passes se succèderont et les deux compétiteurs n’auront de cesse de découvrir leurs jeux respectifs jusqu’au son de la cloche. Jamais l’altérité n’a eu en mon esprit autant d’intensité que dans ce formidable jeu de répartie musclée.

D’autres méthodes de développement personnel, en quantité importante également, tentent d’enseigner l’estime de soi. C’est dans l’alimentation que je trouve une des plus belles expériences de cette estime. Le simple choix des produits, leur qualité, leur provenance, témoigne de l’importance que je m’accorde, que cela soit pour des raisons sanitaires, écologiques ou sociales. Le temps que je prends ensuite pour les cuisiner met mes occupations quotidiennes entre parenthèses, il ritualise quotidiennement un recentrage sur l’individu par le corps. L’expérience culmine lorsque je prends le temps nécessaire pour sentir la complexité des saveurs que j’ai moi-même sélectionnées et préparées. Le temps et l’énergie consacrés à l’alimentation sont proportionnels à l’estime que je me porte.

Spinoza nous propose de renouer avec cette autre partie de nous-mêmes emplie d’affects inquiétants, ce corps que notre esprit souhaiterait impérieusement faire taire. Son éthique dépasse largement le cadre de cet article, elle nous apprend à composer avec ces affects sans les dominer. Elle constitue un apport essentiel pour qui s’intéresserait à faire penser le corps.

Jérémie Defretin est entrepreneur, fin gourmet et boxeur amateur. Il est aussi un gourmand lecteur à la recherche de pensées qui résonnent avec ses ressentis du quotidien, il en devient un citoyen émancipé.

[1] L’Éthique, œuvre philosophique écrite par Baruch Spinoza rédigée en latin entre 1661 et 1675, publiée à sa mort en 1677. Composé de 14 axiomes, 74 définitions, et 259 propositions. Édité en poche par Gallimard : L’Éthique.

Les publications

Flux initiative rassemble des ressources, écrites par ses contributeurs, praticiens et penseurs du corps. Ils partagent et questionnent leurs réflexions, intuitions ou ressentis sur les thèmes : faire penser le corps, penser l’ondulation, ressentir les frontières corporelles, pétrir le corps, penser la respiration, déverrouiller le bassin et enfin penser la circulation. Ces réflexions mêlent le vécu et l’expérience, en immersion, à des références théoriques, en surplomb.
RETOUR D’EXPERIENCE
Déverrouiller son boule avec le mapouka

Lucile Sauzet

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Ils partagent et questionnent leurs réflexions, intuitions ou ressentis sur les thèmes : faire penser le corps, penser l’ondulation, ressentir les frontières corporelles, pétrir le corps, penser la respiration, déverrouiller le bassin et enfin penser la circulation. Ces réflexions mêlent le vécu et l’expérience, en immersion, à des références théoriques, en surplomb.

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